Interruptions

Un petit texte écrit en 2022, au moment ou la toxicité de mon rapport à instagram était à son acmée. Marre de toutes ces personnes qui essaient de faire croire qu'il est possible d'avoir une relation saine aux réseaux sociaux. C'est faux. Ce sont des armes de diversion massive, dont les avantages pèsent peu par rapport aux inconvénients. Ne vous sentez pas coupable d'y ressentir des pulsions aussi inavouables que destructrices, de ne pouvoir les contrôler. Les conseils que l’on fait mine de vous prodiguer pour vous en détacher émotionnellement ne servent qu’à affermir le joug qui vous y maintient, et à récolter quelque revenu publicitaire au passage.

La matrice philosophique de ces plateformes est celle de l'accumulation quantitative - qui ne pourra se poursuivre indéfiniment -  et du darwinisme social. Toute tentative d'usage subversif y sera étouffée ou pervertie, d'autant plus que l'organisation de la rareté de la data qui se profile ne profitera certainement pas à celles et ceux qui rament à contresens du pouvoir et de la haine.

Je dois lutter en permanence contre l’envie irrépressible de m’interrompre, d’arrêter ce que je suis en train de lire, d’écouter, d’écrire. Je ne suis pas sûre de savoir d’où vient cette pulsion de coupure. Cette affliction est plutôt ordinaire, si j’en crois le grand nombre d’articles, de vidéos youtube, de podcasts, qui déplorent le raccourcissement collectif de notre durée maximale d’attention. Certes, être constamment déconcentrée rend le travail de bureau plus désagréable. Après un shot de scrolling de quinze minutes, il n’y a pas davantage de motivation pour finir de lire ce rapport aride qui n’intéressera plus personne dans six mois, ou pour terminer cette présentation powerpoint en support d’une énième réunion censée justifier l’importance d’une activité en réalité inutile. Si j’osais être complaisante avec moi même, je pourrais présenter le phénomène comme une série d’actes de résistance, à mon humble niveau individuel, contre cette machine injuste et infernale qu’est l’entreprise. Mais ça serait nier que j’intensifie ma souffrance, en m’empêchant d’accéder à cet état de pilotage automatique, dans lequel tout mon être est tendu vers la réalisation de cette tâche qui ne changera la vie de personne à la fin de la journée, voire qui la rendra plus pénible.

Là ou cet auto-sabotage est le plus problématique, c’est lorsqu’il s’applique à des moments qui valent la peine d’être vécus pleinement, sans être tailladés par ces incursions semi forcées dans la vitrine numérique de mes semblables. Parmi ces instants que j’ai tendance à juger importants, mais toujours après coup, il y a ceux pendant lesquels je parviens à me tenir devant une feuille blanche, virtuelle ou manuscrite, pour expulser de mon brouillard intérieur une forme quelconque, en dehors de toute commande, injonction, ou nécessité de remplir mon compte en banque à la fin du mois. Mais c’est comme si une partie de moi était convaincue que ces tranches de vie, que j’ai assez d’audace pour remplir de mots et de sons dont je n’ai aucune certitude qu’ils auraient de la valeur pour quelqu’un d’autre que moi même, ne méritaient pas d’être protégées des interruptions.

Il y a quelque temps, je me suis inscrite à un atelier d’art thérapie. Nous étions deux participantes, chacune assise devant notre table, des pinceaux de toutes les formes, vierges de toute couleur, qui attendaient d’être maladroitement manipulés. Cet après midi là, j’ai essayé de remiser au placard ma négativité et mes performances habituelles de scepticisme, deux types de mécanismes de défense que mes premières humiliations adolescentes m’ont obligée à affûter. Cela a fonctionné, et je garde le souvenir de trois heures de grâce et de béatitude, à jouer avec la gouache et le pastel sans avoir la moindre idée de ce que j’étais en train de faire. Des heures de paix et de soin, parce que je me suis efforcée, comme l’artiste qui nous accompagnait nous l’avait préconisé, à essayer de ne porter aucun jugement sur mes gestes, à n’avoir aucun objectif non plus.

Objectif. But. Résultat. Trois mots que je cherche désespérément à bannir non seulement de mon vocabulaire, mais surtout de ma conscience. A tel point que je me suis coupée de certaines personnes pour ça. Parce que je suis terrifiée qu’elles me renvoient au visage ma propre hypocrisie sur cette impasse. Je fais des projections sur leur réactions. Je les imagine se dire que chercher à ostraciser une aspiration dont on ne peut se passer pour simplement respirer, c’est un caprice, une rébellion infantile pour se rendre intéressante. Toujours est il que depuis quelques temps, chercher à atteindre un quelconque objectif est devenu pour moi synonyme de paralysie extrême. Y penser me fait quasiment perdre tous mes moyens. Envisager un but à atteindre est un exercice que je ne parviens plus à détacher de l’extérieur. C’est à dire que toute croissance chez moi semble devoir être sanctionnée par un regard tiers pour être réelle à mes propres yeux. Comme j’ai conscience de l’incroyable perversité du mécanisme, je m’y oppose en me recroquevillant sur moi même, mais la manoeuvre est incertaine. D’abord parce que le prix à payer est la solitude. Ensuite parce que mon téléphone est toujours là pour me tendre des pièges, et que mes connections intempestives sur les réseaux sociaux continuent d’alimenter cette dépendance venimeuse à l’approbation d’autrui, à la comparaison.

Quand je repousse à la dernière minute le moment de m’installer devant l’ordinateur pour commencer un nouveau son, écrire des paroles, je repousse en fait le moment ou je devrais m’autoriser à me jeter à l’eau.  Sans penser aux conséquences,  aux retombées en terme de rétribution symbolique, à la façon dont cet investissement de mon temps pourrait être jugé utile ou inutile par les autres.

Mon inconfort - un sentiment d’indécence m’empêche de parler de souffrance -  a deux racines : le doute sur la valeur intrinsèque de ce que j’extirpe de ma tête, et la certitude d’être interrompue.

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