Le temps

Ce texte a initialement été envoyé sous forme d’une newsletter que j’ai commencée sur un coup de tête et abandonnée aussitôt. La persistance de réflexes utilitaristes m’a amenée à le reproduire ici.

Coucou! Me voilà qui m'invite une nouvelle fois dans ta boite aux lettres virtuelle. Laisses moi te dire que je viens de passer presque quatre mois de désert total au sens de "l'économie de la création". Par contre je crois avoir bien entraîné mes neurones, en leur imposant la construction mentale nécessaire pour visualiser les situations que j'ai rencontrées dans les premiers romans lus de l'année. Et oui, on calme sa culpabilité comme on peut en période de "fainéantise". Tous les lecteurs sont des créateurs finalement, j'espère que je n'ai pas compris Roland Barthes trop de travers. Finalement, quand on lit, on se met un peu en mode architecte du rêve comme Elliot Page dans le film “Inception”. Tout ça te paraît peut être bien futile, en ce terrifiant début de mois d'avril 2022. J'avoue que la situation me fait alterner entre un sentiment de vacuité et une sorte d'urgence à faire des trucs, mêmes insignifiants, avant qu'il ne soit trop tard. Alors aujourd'hui, je te propose quelques divagations sur le temps, pour te changer les idées. Sans parler de nostalgie cette fois, pour essayer de dépasser cette émotion qui s'incruste si facilement dans nos têtes... et dans l'isoloir apparemment.

Michael J Fox plongé dans Kindred d’Octavia Butler au début du film See You Yesterday (2019)

Le double cameo illustré par cette image au début du film netflix "See you yesterday" m'a collé un immense sourire aux lèvres. On y voit Michael J Fox, éternellement figé dans l'imaginaire populaire dans la peau de Marty McFly, voyageur du temps de la trilogie Retour vers le futur . Il est plongé dans le roman "Kindred" ( "Liens de sang" en français) de l'autrice afro américaine Octavia Butler . Kindred raconte également un voyage dans le temps, mais autrement plus subversif. On y suit une jeune femme noire arrachée à quotidien dans les années 70, propulsée au temps de l'esclavage, et contrainte d'aider son cruel ancêtre blanc (je te recommande les revues de Cases Rebelles et de Poing A La Ligne . Ce clin d'oeil donne le ton pour l'aventure à l'issue incertaine qui se déploie dans "See You Yesterday". Une adolescente afro-américaine, petit prodige de la science, remonte le temps pour tenter de sauver son frère d'un meurtre policier. Je me demande bien ce qu'en a pensé Brit Benett, l'autrice de "L'Autre Moitié de Soi", qui écrivait dans un essai : "Les Noirs ne peuvent pas voyager dans le temps. Tous les comiques ont une plaisanterie à ce sujet. (...)Un sketch récent de MTV Decoded imagine que, dans une version noire de Retour vers le futur, la DeLorean n’aurait jamais quitté le parking du centre commercial. « 1955 ? demande un Marty McFly noir. Vous savez quoi, doc ? Je crois que je suis mieux ici

Keisha Knight Pulliam dans le téléfilm “Le Voyage Magique au Pays du Roi Arthur” ( 1989)

Aujourd'hui je mesure l'étanchéité du cocon protecteur dans lequel j'ai passé mon enfance, en repensant à un téléfilm de 1989 que j'ai saigné sur M6, "Le Voyage Magique Au Pays du Roi Arthur" . Keishia Knight Pulliam, la petite Rudy Huxtable du Cosby Show , se retrouvait au Moyen Age après une chute de cheval. A l'ère de George Bush père, aucune trace dans le film du vrai coût de ce genre d'expédition pour les non blancs. A grand coup d'anachronismes, il s'agissait plutôt de jouer sur le contraste entre culture afro américaine mainstreamisée et codes chevaleresques de la Table Ronde. Mais au fait, pourquoi est-on tellement fasciné par l'idée du voyage dans le temps? Est ce parce que c'est tellement pénible de ressentir du regret? Est-ce du à une soif de pouvoir innée chez l'humain, qui maintenant qu'il a l'illusion du contrôle de son espace, voudrait désormais maîtriser la 4ème dimension? En tous cas, c'est un motif littéraire et cinématographique prisé, exploré sous toutes les coutures et depuis très longtemps. Des textes antiques comme le Mahabharata, épopée sanskrite de la mythologie hindoue, jusqu'aux blockbusters des studios Marvel. Dans le monde occidental, c'est assez intéressant de voir comment l'utilisation de cet instrument narratif a changé avec les découvertes scientifiques, le contexte politique et les valeurs de la société. En pleine révolution industrielle, avec l'essor de grands monopoles qui écrabouillaient les ouvriers comme des mouches, les écrivains du 19ème siècle se sont emparés du voyage dans le temps pour imaginer des futurs utopiques ou dystopiques. S'inspirant des théories de l'évolution de Darwin, ils critiquent l'exploitation des travailleurs. C'est notamment le cas du roman Cent ans après ou l'An 2000 d'Edward Bellamy (1888), utopie socialiste qui imaginait qu'une société en rupture avec l'individualisme et le capitalisme adviendrait en 2000. Succès populaire avec 1 millions de copies vendues, aux US, il a même provoqué la création d'une centaines de clubs politiques en faveur de la nationalisation des moyens de production. Voyage Magique au Pays du Roi Arthur (1989) See You Yesterday (2019) Une trentaine d'années plus tard, le fort retentissement de la théorie de la relativité d'Einstein contribue à introduire une couche supplémentaire de "réalisme scientifique" aux récits de sauts temporels. Certains se recentrent alors sur la résolution de problèmes tels que le paradoxe du grand père, provoqué par les voyages dans le passé: "un voyageur temporel se projette dans le passé et tue son grand-père avant même que ce dernier ait eu des enfants. Il n'a donc jamais pu venir au monde. Mais, dans ce cas, comment a-t-il pu effectuer son voyage et tuer son grand-père ? " Aujourd'hui le voyage dans le temps se décline en tout un tas de sous genres littéraires et cinématographiques, et se mélange aussi bien à la romance (Outlander) qu'au film d'action apocalyptique (Terminator , L'armée des 12 singes . Un certain nombre de ces histoires sont bien moins optimistes que la saga Retour vers le Futur, qui met en scène des personnages qui ont les moyens de maîtriser leur destin, quitte à changer le passé pour cela. Mais en général il y a une constante, surtout dans les productions américaines: un culte un peu inébranlable de l'individu. On aura un héros qui agit pour changer sa condition, ou qui change de regard sur son environnement pour l'accepter, ou alors un homme providentiel, sauveur d'un monde menacé par une pandémie, la perte de contrôle sur la technologie ou le changement climatique. Ces fictions nous proposent donc d'échapper un moment à l'écoulement inébranlable du temps, mais souvent sans nous soustraire aux messages moralisateurs de l'individualisme.

Dans un épisode consacré au voyage dans le temps de la Méthode Scientifique, on nous explique que " Pour comprendre le voyage dans le temps, il faut d’abord comprendre que le temps n’existe pas (...) On construit un temps commun par accumulation de petites durées (...) Ce que nous apprend la théorie de la relativité restreinte d'Einstein, c'est que la durée qui sépare deux évènements dépend de l'observateur et de son état de mouvement". Justement, loin des parenthèses (dés)enchantées promises par la science fiction, le romancier martiniquais Patrick Chamoiseau évoque dans son roman  "Solibo Magnifique" une autre expérience du temps, incompréhensible lorsqu'on n'interroge pas la tyrannie de l'horloge. Nous sommes prévenus dès le début :

"Cette récolte du destin que je vais vous conter eut lieu à une date sans importance puisque ici le temps ne signe aucun calendrier."

Les policiers Bouaffesse et Pilon enquêtent sur la mort subite d'un "maître de la parole", un conteur martiniquais. Alors qu'il déclamait devant son auditoire lors d'une soirée de carnaval à Fort de France, Solibo Magnifique s'écroule. Personne ne vient lui porter secours pendant deux longues heures, sa chute n'interrompt pas le discours, car "le silence est une parole". Pilon, pour lequel la notion du temps se confond avec sa mesure, n'y comprend rien :

"Toutes les dépositions furent les mêmes : Le temps c'est quoi, monsieur l'inspectère ?... Évariste Pilon demeurait insensible à cette question. Pour lui, le temps consistait en secondes, en minutes et en heures, il agitait sa montre, en indiquant les aiguilles aux témoins, exigeant une réponse même approximative. Chamzibié, marqueur de paroles, lui renvoya des questions insensées : Comment savoir le temps qui passe, monsieur l'inspectère ? Le temps c'est des graines de riz ? C'est un rouleau de toile qu'on peut mesurer au mètre à la mode des Syriens ? Où c'est qu'il passe quand il passe : par-devant ou par derrière ? Solibo avait glissé dans les racines, alors nous on attendait, comme dans ce pays, partout, on attend. Qu'est-ce que hier, qu'est-ce que demain, quand on attend ?..."

Presque tous les suspects interrogés font référence à une conception dans laquelle c'est l'observation de la nature, ou l'action que l'on est en train de faire, qui permettent de mesurer le temps, et non l'inverse. Selon Edward P. Thompson, historien britannique marxiste, le temps, au sens usuel du terme, est en fait une construction sociale. Son essai "Temps, discipline du travail et capitalisme industriel" retrace comment le "temps horloge", s'est imposé pour soumettre les travailleurs salariés à la discipline, à la synchronisation à la régularité. Non sans résistance. Ce temps "industriel" s'est ensuite érigé en hégémonie régissant tous les aspects de la vie, bien aidé par un puritanisme chrétien qui a "martelé dans l'esprit des individus l'équation terme à terme entre temps et argent ". Impossible désormais de se défaire " de cette impatience fébrile, de ce désir d'user de leur temps à bon escient - attributs qu'ils portent désormais pour la plupart comme une montre qu'ils portent au poignet".

En attendant Godot, Samuel Beckett

Pas étonnant, avec ce matraquage moral condamnant l'oisiveté que la non action suscite tant d'opprobre et de honte sociale. Que l'ennui soit si difficile à supporter. Tu t'es ennuyé(e) quand on t'a forcé à lire "En Attendant Godot " de Samuel Beckett à l'école? C'est normal. Beckett voulait mettre les spectateurs face à leur propre ennui. Il les enferme donc dans une boucle temporelle en deux actes, avec deux vagabonds qui font des jeux de mots pour tromper leur attente, personnifiée par le mystérieux Godot. Pas d'objectif, pas d'action, les dialogues n'ont pas d'autre but que de tuer le temps. J'ai récemment relu la pièce le temps d'un trajet en RER. Mon exemplaire rescapé du lycée me faisait de l'oeil, et la quatrième de couverture, qui reprend une lettre de Beckett, a achevé de me convaincre. Extrait: " Je n'ai pas d'idées sur le théâtre. je n'y connais rien. je n'y vais pas. C'est inadmissible". Cet après midi là, moins qu'une "dénonciation de l'absurdité de la condition humaine" - le truc qui vous sera servi en premier si vous cherchez des avis sur la pièce - j'y ai plutôt vu un joyeux acte de résistance contre l'injonction à agir dans un but précis et connu. Ou encore un pied de nez à notre inlassable quête de sens. On peut sans doute voir la démarche comme profondément artificielle, très bourgeoise (et Beckett était apparemment très snob et surtout bien misogyne). Mais je ne sais pas pourquoi, j'en ai tiré du réconfort.

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